Et si les autres nous voyaient mieux que nous-mêmes ?

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Il ya quelque chose d’étrange dans le fait de se connaĂźtre depuis toujours. Nous avons assistĂ© Ă  chacune de nos erreurs, Ă  chaque moment ridicule, Ă  toutes ces dĂ©cisions que nous prĂ©fĂ©rerions aujourd’hui oublier. Nous connaissons nos faiblesses par cƓur et savons exactement oĂč regarder pour trouver ce qui ne va pas. À force de nous observer d’aussi prĂšs, peut-ĂȘtre avons-nous fini par perdre toute objectivitĂ©. Et si, contrairement Ă  ce que nous croyons, les autres nous voyaient parfois beaucoup plus clairement que nous-mĂȘmes ?

Nous ne nous regardons jamais vraiment au présent

Lorsque quelqu’un nous rencontre, il voit la personne qui se trouve devant lui. Nous, nous voyons beaucoup plus de monde. Nous voyons l’enfant que nous Ă©tions, l’adolescent maladroit, les kilos pris ou perdus, les mauvaises dĂ©cisions, les Ă©checs professionnels, les histoires sentimentales qui se sont mal terminĂ©es et cette version de nous-mĂȘmes que nous pensions ĂȘtre devenue Ă  trente ans, quarante ans ou cinquante ans. Notre reflet n’arrive jamais seul : il transporte toute notre histoire avec lui.

C’est probablement pour cette raison qu’un compliment peut parfois nous sembler presque suspect. Quelqu’un vous trouve Ă©lĂ©gant alors que vous pensez immĂ©diatement aux trois kilos que vous aimeriez perdre. On vous dit courageux et vous vous souvenez prĂ©cisĂ©ment de toutes les fois oĂč vous avez eu peur. On admire votre parcours et vous pourriez dresser en quelques minutes la liste complĂšte de vos Ă©checs. Celui qui vous regarde voit le rĂ©sultat. Vous, vous connaissez toutes les coulisses.

Nous sommes devenus experts dans l’art de repĂ©rer nos dĂ©fauts

Placez dix personnes devant une photographie d’elles-mĂȘmes et demandez-leur ce qu’elles voient. Il y a fort Ă  parier qu’elles ne commenceront pas par dire qu’elles ont l’air heureuses, qu’elles dĂ©gagent quelque chose ou que la photo raconte un joli moment. Elles regarderont leur ventre, leurs cheveux, leur sourire, leur peau ou cette expression qu’elles trouvent Ă©trange. Nous avons dĂ©veloppĂ© une capacitĂ© assez remarquable Ă  transformer une image parfaitement agrĂ©able en inventaire des dĂ©fauts.

Le plus amusant est que ces fameux dĂ©fauts sont souvent invisibles pour les autres. Personne n’avait remarquĂ© cette ride avant que vous ne la signaliez. Personne ne s’interrogeait sur votre nez. Personne ne savait que votre bras vous semblait trop gros sur cette photographie. Nous consacrons parfois une Ă©nergie considĂ©rable Ă  corriger des choses que le reste du monde n’avait mĂȘme pas pensĂ© Ă  regarder.

Les autres ne connaissent pas toutes nos casseroles

Et c’est peut-ĂȘtre leur grand avantage. Ils ne possĂšdent pas le dossier complet.

Ils ne savent pas forcĂ©ment que vous avez trĂ©buchĂ© il y a vingt ans, que vous avez acceptĂ© trop longtemps une situation qui ne vous convenait pas ou que vous avez prononcĂ© une Ă©normitĂ© lors d’un dĂźner en 2013 et que, pour une raison mystĂ©rieuse, votre cerveau juge encore utile de vous la rappeler Ă  deux heures du matin. Ils vous rencontrent sans cette immense archive personnelle que nous traĂźnons derriĂšre nous.

Cela leur permet parfois de voir quelque chose que nous ne voyons plus : ce que nous sommes devenus plutĂŽt que tout ce que nous avons Ă©tĂ©. Une personne peut admirer votre indĂ©pendance sans connaĂźtre les annĂ©es pendant lesquelles vous ne l’étiez pas. Elle peut trouver votre vie passionnante sans savoir combien de portes se sont refermĂ©es avant que certaines s’ouvrent. Elle peut vous trouver assurĂ© alors que vous connaissez parfaitement toutes les hĂ©sitations qui prĂ©cĂšdent chacune de vos dĂ©cisions.

Nous confondons connaissance de soi et sévérité envers soi

On nous rĂ©pĂšte qu’il faut apprendre Ă  se connaĂźtre. Excellente idĂ©e. Mais quelque part en chemin, nous avons parfois transformĂ© cette connaissance de soi en gigantesque audit permanent.

Être lucide ne signifie pourtant pas se considĂ©rer systĂ©matiquement sous l’angle le moins flatteur. ReconnaĂźtre ses dĂ©fauts n’oblige pas Ă  oublier ses qualitĂ©s. Et surtout, connaĂźtre ses faiblesses ne signifie pas qu’elles constituent l’intĂ©gralitĂ© de notre personnalitĂ©. Curieusement, nous savons parfaitement appliquer cette nuance aux autres. Nous pouvons aimer quelqu’un tout en sachant qu’il est imparfait. Pour nous-mĂȘmes, la procĂ©dure semble beaucoup plus compliquĂ©e.

Et puis il y a le miroir des réseaux sociaux

Jamais nous ne nous sommes autant regardĂ©s. Photos, vidĂ©os, selfies, stories : notre visage nous accompagne dĂ©sormais partout. Nous pouvons agrandir une photographie jusqu’à examiner un dĂ©tail que personne ne verra jamais sur l’écran d’un tĂ©lĂ©phone. Nous comparons ensuite cette version scrutĂ©e au millimĂštre avec les images soigneusement sĂ©lectionnĂ©es des autres. Le match Ă©tait perdu avant mĂȘme d’avoir commencĂ©.

Le paradoxe est assez dĂ©licieux : nous n’avons probablement jamais possĂ©dĂ© autant d’images de nous-mĂȘmes et nous ne sommes pas forcĂ©ment devenus meilleurs pour nous voir. Peut-ĂȘtre mĂȘme l’inverse. À force de contrĂŽler notre image, nous avons parfois oubliĂ© qu’une personne ne se rĂ©sume pas Ă  une image. Ce que les autres perçoivent tient aussi Ă  une voix, une façon de rire, une prĂ©sence, une Ă©nergie, une maniĂšre d’écouter ou d’entrer dans une piĂšce. Toutes ces choses qu’aucun zoom ne permet d’examiner.

Essayez un jour de croire les autres

Pas tous, Ă©videmment. Certaines personnes ont un talent remarquable pour distribuer des opinions dont personne n’avait demandĂ© la livraison. Mais lorsque quelqu’un que vous estimez vous dit quelque chose de positif sur vous, essayez simplement de ne pas immĂ©diatement lui expliquer pourquoi il se trompe.

Vous ĂȘtes peut-ĂȘtre rĂ©ellement plus courageux que vous ne le pensez. Peut-ĂȘtre ĂȘtes-vous plus intĂ©ressant, plus sĂ©duisant, plus drĂŽle ou plus impressionnant que l’image que vous avez construite de vous-mĂȘme. Peut-ĂȘtre que les difficultĂ©s dont vous vous souvenez comme de preuves de vos faiblesses ressemblent, vues de l’extĂ©rieur, Ă  des preuves assez convaincantes de votre capacitĂ© Ă  avancer.

Alors la prochaine fois que votre reflet ne vous convainc pas complùtement, souvenez-vous d’une chose : un miroir montre votre visage. Il ne dit absolument rien de la personne que les autres voient lorsqu’ils vous regardent.

What if other people saw us more clearly than we see ourselves?

You may be the person who knows you least well

There is something strange about having known ourselves all our lives. We have witnessed every one of our mistakes, every ridiculous moment, every decision we would rather forget today. We know our weaknesses by heart and know exactly where to look for everything that is wrong. Perhaps, after observing ourselves from so close for so long, we have simply lost all objectivity.

What if, contrary to what we believe, other people sometimes saw us far more clearly than we see ourselves?

We never really see ourselves in the present

When someone meets us, they see the person standing in front of them. We see far more people than that. We see the child we once were, the awkward teenager, the weight we gained or lost, the bad decisions, the professional failures, the relationships that ended badly and the version of ourselves we thought we would have become by thirty, forty or fifty. Our reflection never arrives alone: it carries our entire history with it.

That is probably why a compliment can sometimes seem almost suspicious. Someone tells you that you look elegant and you immediately think of the three kilos you would like to lose. Someone calls you brave and you remember every single time you were afraid. Someone admires what you have achieved and, within minutes, you could produce a comprehensive list of all your failures. The person looking at you sees the result. You know everything that happened behind the scenes.

We have become experts at spotting our flaws

Put ten people in front of photographs of themselves and ask them what they see. There is a good chance they will not begin by saying that they look happy, that there is something striking about them or that the photograph captures a lovely moment. They will look at their stomach, their hair, their smile, their skin or that expression they think looks strange. We have developed a rather remarkable ability to turn a perfectly pleasant photograph into an inventory of flaws.

The amusing part is that these supposed flaws are often completely invisible to everyone else. Nobody had noticed that wrinkle until you pointed it out. Nobody was wondering about your nose. Nobody knew you thought your arm looked too big in that photograph. We sometimes devote an extraordinary amount of energy to correcting things the rest of the world had never even thought to look at.

Other people do not know all our baggage

And perhaps that is their great advantage. They do not have the complete file.

They do not necessarily know that you tripped over twenty years ago, that you stayed too long in a situation that did not suit you, or that you said something spectacularly stupid at a dinner in 2013 which, for some mysterious reason, your brain still considers worth replaying at two o’clock in the morning. They meet you without the enormous personal archive we carry around behind us.

That sometimes allows them to see something we no longer can: what we have become rather than everything we once were. Someone can admire your independence without knowing about the years when you were anything but independent. They can find your life fascinating without knowing how many doors closed before others finally opened. They can think you are self-assured while you remain perfectly aware of every hesitation that precedes each of your decisions.

We confuse self-awareness with being hard on ourselves

We are constantly told that we need to know ourselves. An excellent idea. But somewhere along the way, we have occasionally transformed self-awareness into one enormous, permanent audit.

Being clear-sighted does not mean systematically viewing ourselves from the least flattering angle. Acknowledging our flaws does not require us to forget our qualities. And above all, knowing our weaknesses does not mean that they constitute our entire personality. Curiously enough, we are perfectly capable of making that distinction when it comes to other people. We can love someone while knowing perfectly well that they are imperfect. When it comes to ourselves, the process seems considerably more complicated.

And then there is the mirror of social media

Never have we looked at ourselves so much. Photographs, videos, selfies, stories: our own face now follows us everywhere. We can enlarge a photograph until we are examining a detail that nobody will ever notice on a phone screen. We then compare this version of ourselves, scrutinised down to the millimetre, with everyone else’s carefully selected images. The contest was lost before it even began.

The paradox is rather delightful: we have probably never possessed so many images of ourselves, yet we have not necessarily become any better at seeing ourselves. Perhaps quite the opposite. By trying so hard to control our image, we sometimes forget that a person cannot be reduced to an image. What other people perceive is also a voice, a way of laughing, a presence, an energy, a way of listening or of walking into a room. All the things that no amount of zooming can ever examine.

Try believing other people for once

Not everyone, obviously. Some people have a remarkable talent for delivering opinions nobody ever ordered. But when someone you respect says something positive about you, try simply not to explain immediately why they are wrong.

Perhaps you really are braver than you think. Perhaps you are more interesting, more attractive, funnier or more impressive than the image you have constructed of yourself. Perhaps the difficulties you remember as evidence of your weaknesses look, from the outside, like fairly convincing evidence of your ability to keep going.

So the next time your reflection does not entirely convince you, remember one thing: a mirror shows you your face. It tells you absolutely nothing about the person other people see when they look at you.

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