🇬🇧 This article is also available in English — read it here.
Il existe une phrase que l’on entend souvent lorsqu’on parle d’un animal maltraité : « Avec beaucoup d’amour, il finira par oublier. »
J’aimerais que ce soit vrai. J’aimerais pouvoir raconter qu’après sept années passées avec nous, Gomez a oublié ce que des êtres humains lui ont fait en Espagne, qu’il ne reste de son ancienne vie qu’un mauvais souvenir progressivement effacé par les promenades et les paniers confortables et cette certitude de ne plus jamais manquer de rien. Ce serait une très jolie histoire de sauvetage, avec un avant terrible et un après heureux.
Mais ce serait mentir. Sept ans plus tard, Gomez reste profondément marqué par ce qu’il a vécu. Il a énormément progressé, il connaît parfaitement sa maison, ses habitudes et les personnes qui font partie de sa vie, mais certaines peurs sont toujours là. Et peut-être faut-il justement parler aussi de ces chiens-là : ceux que l’on sauve sans parvenir à effacer complètement ce qu’on leur a fait, ceux qui vont mieux, parfois infiniment mieux, mais qui continuent à porter les conséquences de la cruauté humaine longtemps après avoir été mis en sécurité.
On peut sauver un chien sans pouvoir effacer son passé
Lorsque Gomez est arrivé chez nous, il n’arrivait pas simplement avec quelques mauvais souvenirs. Il avait des réflexes construits par la peur, des réactions que nous ne comprenions pas toujours et probablement une histoire dont nous ne connaîtrons jamais tous les détails. Avec un animal profondément traumatisé, on découvre rapidement que la peur ne se raisonne pas. On ne peut pas s’asseoir devant lui et lui expliquer que tout est terminé, que cette maison est désormais la sienne, que les personnes qui lui ont fait du mal sont loin et que plus personne ne le frappera.
Parce que son corps, lui, se souvient. Un geste trop rapide, une situation inhabituelle, une personne inconnue, un bruit ou quelque chose de parfaitement anodin pour un autre chien peuvent provoquer une réaction qui semble disproportionnée lorsqu’on ignore ce qui l’a précédée. Lorsque la peur est devenue un mécanisme de survie, sept années de sécurité ne suffisent pas nécessairement à convaincre son cerveau qu’il peut définitivement baisser la garde.
Sept années d’amour n’ont pas tout réparé
C’est probablement l’une des choses les plus difficiles à accepter lorsqu’on adopte un animal traumatisé. Au début, on nourrit secrètement l’espoir de pouvoir tout réparer. On se dit qu’avec suffisamment de patience, de douceur, de temps et d’amour, le chien que l’on aperçoit derrière sa peur finira un jour par apparaître complètement. On imagine qu’il y aura un moment précis où l’on pourra se retourner et constater que le passé a enfin perdu.
Pourtant, malgré toutes ces années, il reste en lui une frontière que nous n’avons jamais totalement réussi à franchir. Pendant longtemps, j’ai peut-être considéré cette frontière comme quelque chose qu’il fallait encore faire disparaître, comme si chaque peur persistante signifiait que nous n’avions pas encore suffisamment réussi à le rassurer. Aujourd’hui, je la vois différemment. Peut-être que notre rôle n’a jamais été d’effacer ce qui lui est arrivé. Peut-être était-il simplement de lui construire une vie suffisamment belle autour de ce qui ne pouvait plus être défait.
Le « happy end » que nous aimons raconter
Nous avons une vision assez confortable du sauvetage animal. Il y a le chien martyrisé, la photographie terrible, puis une association intervient, une famille l’adopte et quelques mois plus tard apparaît la jolie photo du même chien installé sur un canapé. On aime ces histoires parce qu’elles nous rassurent. Le mal appartient au passé, les gentils sont arrivés, le chien est sauvé et nous pouvons refermer le livre avec l’impression que tout est rentré dans l’ordre.
Seulement voilà : certains sauvetages n’ont jamais réellement de fin. Le chien est en sécurité mais reste méfiant. Il est aimé mais certaines situations continuent à l’effrayer. Il peut jouer, réclamer une friandise, profiter d’une promenade et avoir malgré tout des réactions qui appartiennent encore à son ancienne vie. Un chien peut être heureux et rester traumatisé. Ces deux réalités ne s’annulent pas et reconnaître la seconde n’enlève absolument rien à la première.
Guérir, pour Gomez, ce n’est peut-être pas devenir un chien parfaitement insouciant, courant vers n’importe quel inconnu en remuant la queue et acceptant toutes les situations sans inquiétude. Guérir, c’est peut-être avoir appris qu’ici, personne ne lui fera de mal. C’est pouvoir dormir profondément, avoir ses habitudes, ses plaisirs et même ses petites exigences. C’est vivre avec certaines peurs sans que ces peurs occupent désormais toute son existence.
Et lorsque l’on pense à l’endroit d’où il vient, c’est déjà immense.
Les blessures que personne ne voit
Lorsqu’un chien arrive avec une patte cassée, une plaie ouverte ou un corps décharné, tout le monde comprend immédiatement qu’il faudra du temps pour le soigner. Personne ne s’étonne qu’il ne puisse pas courir trois jours plus tard. Personne ne lui demande pourquoi il boite encore. Les blessures psychologiques sont beaucoup moins visibles et, pour cette raison, nous avons parfois tendance à sous-estimer leur profondeur.
Ses cicatrices sur la peau se sont aujourd’hui refermées. La peur, elle, s’est installée dans les réflexes et est devenue une manière d’anticiper le monde. Le danger a disparu depuis longtemps, mais le cerveau continue parfois à le chercher. C’est aussi pour cela que j’ai du mal avec cette jolie phrase selon laquelle « l’amour guérit tout ». Elle part d’une bonne intention, mais elle fait presque porter à l’animal et à ceux qui l’ont recueilli la responsabilité d’une guérison parfaite qui n’est pas toujours possible.
Non, l’amour ne guérit pas tout. Il ne remonte pas le temps, n’efface pas les coups et ne supprime pas miraculeusement les années pendant lesquelles un animal a appris que l’être humain pouvait être dangereux. Mais il peut accomplir quelque chose de peut-être plus important encore : offrir suffisamment de sécurité pour que le passé ne soit plus toute la vie.
Ce que ses bourreaux lui ont laissé
C’est probablement ce qui me met le plus en colère lorsque je regarde Gomez aujourd’hui. Les personnes qui lui ont fait du mal ont disparu de son existence depuis sept ans, mais certaines conséquences de leurs actes sont toujours là. Elles ont probablement oublié Gomez depuis longtemps. Lui n’a pas eu ce luxe.
C’est une réalité que l’on oublie facilement lorsque l’on parle de maltraitance animale. La cruauté ne s’arrête pas nécessairement lorsque les coups cessent. Elle peut continuer à exister des années plus tard dans un mouvement de recul, une panique incompréhensible, une incapacité à faire confiance ou cette vigilance permanente que l’animal a apprise lorsqu’elle lui permettait peut-être de survivre. Les responsables poursuivent leur vie pendant que le chien doit apprendre à vivre avec ce qu’ils lui ont laissé. Et c’est aussi pour cela que les sanctions dérisoires infligées aux maltraitants me semblent tellement difficiles à comprendre.
Alors non, Gomez n’est pas « réparé »
Après sept ans, j’ai cessé d’attendre que Gomez devienne le chien qu’il aurait peut-être été si personne ne lui avait fait de mal. Cette version de lui n’existera probablement jamais et, surtout, il n’a pas besoin de devenir ce chien imaginaire pour que son histoire soit une réussite. Il n’a pas à nous offrir une guérison spectaculaire en échange de son sauvetage. Il a simplement le droit d’être celui qu’il est aujourd’hui, avec ses progrès extraordinaires, ses limites, ses peurs parfois incompréhensibles et les traces invisibles d’une histoire qu’il est le seul à connaître entièrement.
Lorsque je regarde cette photo, je ne vois donc pas un chien que nous avons «réparé». Je vois un chien que certains êtres humains ont essayé de briser et qui, sept années plus tard, est toujours là. Un chien qui porte encore une partie de ce qu’ils lui ont fait, mais qui connaît désormais autre chose : la sécurité, les promenades, les habitudes, le confort d’une maison et la certitude d’avoir sa place quelque part.
Ses bourreaux lui ont laissé des cicatrices que nous n’avons pas pu effacer.
Mais ils n’ont pas eu le dernier mot.
Seven years after his rescue, Gomez is still frightened by almost anything
There is a phrase you often hear when people talk about an abused animal: “With enough love, he will eventually forget.”
I wish that were true. I wish I could say that after seven years with us, Gomez had forgotten what human beings did to him in Spain, that all that remained of his former life was a bad memory gradually erased by walks, comfortable beds and the certainty that he would never again go without. It would make a beautiful rescue story, with a terrible before and a happy after.
But that would be a lie. Seven years later, Gomez remains deeply marked by what he experienced. He has made enormous progress, he knows his home, his routines and the people in his life perfectly, but some fears are still there. And perhaps we should also talk about dogs like him: dogs we rescue without ever being able to erase completely what was done to them, dogs who get better, sometimes infinitely better, but who continue to carry the consequences of human cruelty long after they have been brought to safety.
You can save a dog without being able to erase his past
When Gomez arrived with us, he did not simply bring a few bad memories. He had reflexes built by fear, reactions we did not always understand and probably a history whose full details we will never know. With a deeply traumatised animal, you quickly discover that fear cannot be reasoned away. You cannot sit in front of him and explain that it is all over, that this is now his home, that the people who hurt him are far away and that nobody will ever hit him again.
Because his body remembers. A movement that is too quick, an unfamiliar situation, a stranger, a noise or something completely harmless to another dog can trigger a reaction that seems disproportionate if you do not know what came before. When fear has become a survival mechanism, seven years of safety are not necessarily enough to convince the brain that it can finally let its guard down.
Seven years of love have not repaired everything
That is probably one of the hardest things to accept when you adopt a traumatised animal. At first, you secretly hope you can repair everything. You tell yourself that with enough patience, gentleness, time and love, the dog you glimpse behind the fear will one day emerge completely. You imagine there will be a precise moment when you can look back and realise that the past has finally lost.
And yet, after all these years, there remains a boundary in him that we have never fully managed to cross. For a long time, I may have seen that boundary as something that still had to disappear, as though every persistent fear meant we had not yet succeeded in reassuring him enough. Today, I see it differently. Perhaps our role was never to erase what happened to him. Perhaps it was simply to build a life beautiful enough around what could no longer be undone.
The “happy ending” we like to tell
We have a rather comfortable view of animal rescue. There is the abused dog, the terrible photograph, then an organisation steps in, a family adopts him and a few months later there is the lovely picture of the same dog settled on a sofa. We like these stories because they reassure us. The cruelty belongs to the past, the good people arrived, the dog was saved and we can close the book feeling that everything is back in order.
Except that some rescues never truly end. The dog is safe but remains wary. He is loved but certain situations still frighten him. He can play, ask for a treat, enjoy a walk and still have reactions that belong to his former life. A dog can be happy and still be traumatised. Those two realities do not cancel each other out, and acknowledging the second takes nothing away from the first.
For Gomez, healing may not mean becoming a perfectly carefree dog who runs up to every stranger wagging his tail and accepts every situation without worry. Healing may mean learning that nobody here will hurt him. Being able to sleep deeply, having routines, pleasures and even his little demands. Living with certain fears without those fears occupying his entire existence any more.
And when you think about where he came from, that is already enormous.
The wounds nobody sees
When a dog arrives with a broken leg, an open wound or an emaciated body, everyone immediately understands that healing will take time. Nobody is surprised that he cannot run three days later. Nobody asks why he is still limping. Psychological wounds are far less visible and, for that reason, we sometimes underestimate how deep they are.
The scars on his skin have healed. Fear, however, settled into his reflexes and became a way of anticipating the world. The danger disappeared long ago, but the brain sometimes continues to look for it. That is also why I struggle with the lovely phrase that “love heals everything”. It comes from a good place, but it almost places responsibility on the animal and those who took him in for achieving a perfect recovery that is not always possible.
No, love does not heal everything. It cannot turn back time, erase blows or magically remove the years during which an animal learnt that human beings could be dangerous. But it can achieve something perhaps even more important: provide enough safety for the past no longer to be the whole of life.
What his abusers left behind
That is probably what makes me angriest when I look at Gomez today. The people who hurt him disappeared from his life seven years ago, but some consequences of their actions are still here. They probably forgot Gomez a long time ago. He did not have that luxury.
It is a reality we easily forget when we talk about animal abuse. Cruelty does not necessarily end when the blows stop. It can still exist years later in a flinch, an inexplicable panic, an inability to trust or the constant vigilance the animal learnt when it may have helped him survive. Those responsible continue with their lives while the dog has to learn to live with what they left behind. That is also why the derisory punishments imposed on abusers are so difficult for me to understand.
So no, Gomez is not “fixed”
After seven years, I have stopped waiting for Gomez to become the dog he might have been if nobody had ever hurt him. That version of him will probably never exist and, more importantly, he does not need to become that imaginary dog for his story to be a success. He does not owe us a spectacular recovery in return for being rescued. He simply has the right to be who he is today, with his extraordinary progress, his limits, his sometimes incomprehensible fears and the invisible traces of a story only he knows in full.
When I look at this photograph, I do not see a dog we “fixed”. I see a dog some human beings tried to break and who, seven years later, is still here. A dog who still carries part of what they did to him, but who now knows something else too: safety, walks, routines, the comfort of a home and the certainty that he belongs somewhere.
His abusers left him scars we could not erase.
But they did not have the last word.
🇫🇷 Lire la version française
