Sept ans après son sauvetage, Gomez est toujours effrayé par n’importe quoi

Il existe une phrase que l’on entend souvent lorsqu’on parle d’un animal maltraité : « Avec beaucoup d’amour, il finira par oublier. »

J’aimerais que ce soit vrai. J’aimerais pouvoir raconter qu’après sept années passées avec nous, Gomez a oublié ce que des êtres humains lui ont fait en Espagne, qu’il ne reste de son ancienne vie qu’un mauvais souvenir progressivement effacé par les promenades et les paniers confortables et cette certitude de ne plus jamais manquer de rien. Ce serait une très jolie histoire de sauvetage, avec un avant terrible et un après heureux.

Mais ce serait mentir. Sept ans plus tard, Gomez reste profondément marqué par ce qu’il a vécu. Il a énormément progressé, il connaît parfaitement sa maison, ses habitudes et les personnes qui font partie de sa vie, mais certaines peurs sont toujours là. Et peut-être faut-il justement parler aussi de ces chiens-là : ceux que l’on sauve sans parvenir à effacer complètement ce qu’on leur a fait, ceux qui vont mieux, parfois infiniment mieux, mais qui continuent à porter les conséquences de la cruauté humaine longtemps après avoir été mis en sécurité.

On peut sauver un chien sans pouvoir effacer son passé

Lorsque Gomez est arrivé chez nous, il n’arrivait pas simplement avec quelques mauvais souvenirs. Il avait des réflexes construits par la peur, des réactions que nous ne comprenions pas toujours et probablement une histoire dont nous ne connaîtrons jamais tous les détails. Avec un animal profondément traumatisé, on découvre rapidement que la peur ne se raisonne pas. On ne peut pas s’asseoir devant lui et lui expliquer que tout est terminé, que cette maison est désormais la sienne, que les personnes qui lui ont fait du mal sont loin et que plus personne ne le frappera.

Parce que son corps, lui, se souvient. Un geste trop rapide, une situation inhabituelle, une personne inconnue, un bruit ou quelque chose de parfaitement anodin pour un autre chien peuvent provoquer une réaction qui semble disproportionnée lorsqu’on ignore ce qui l’a précédée. Lorsque la peur est devenue un mécanisme de survie, sept années de sécurité ne suffisent pas nécessairement à convaincre son cerveau qu’il peut définitivement baisser la garde.

Sept années d’amour n’ont pas tout réparé

C’est probablement l’une des choses les plus difficiles à accepter lorsqu’on adopte un animal traumatisé. Au début, on nourrit secrètement l’espoir de pouvoir tout réparer. On se dit qu’avec suffisamment de patience, de douceur, de temps et d’amour, le chien que l’on aperçoit derrière sa peur finira un jour par apparaître complètement. On imagine qu’il y aura un moment précis où l’on pourra se retourner et constater que le passé a enfin perdu.

Pourtant, malgré toutes ces années, il reste en lui une frontière que nous n’avons jamais totalement réussi à franchir. Pendant longtemps, j’ai peut-être considéré cette frontière comme quelque chose qu’il fallait encore faire disparaître, comme si chaque peur persistante signifiait que nous n’avions pas encore suffisamment réussi à le rassurer. Aujourd’hui, je la vois différemment. Peut-être que notre rôle n’a jamais été d’effacer ce qui lui est arrivé. Peut-être était-il simplement de lui construire une vie suffisamment belle autour de ce qui ne pouvait plus être défait.

Le « happy end » que nous aimons raconter

Nous avons une vision assez confortable du sauvetage animal. Il y a le chien martyrisé, la photographie terrible, puis une association intervient, une famille l’adopte et quelques mois plus tard apparaît la jolie photo du même chien installé sur un canapé. On aime ces histoires parce qu’elles nous rassurent. Le mal appartient au passé, les gentils sont arrivés, le chien est sauvé et nous pouvons refermer le livre avec l’impression que tout est rentré dans l’ordre.

Seulement voilà : certains sauvetages n’ont jamais réellement de fin. Le chien est en sécurité mais reste méfiant. Il est aimé mais certaines situations continuent à l’effrayer. Il peut jouer, réclamer une friandise, profiter d’une promenade et avoir malgré tout des réactions qui appartiennent encore à son ancienne vie. Un chien peut être heureux et rester traumatisé. Ces deux réalités ne s’annulent pas et reconnaître la seconde n’enlève absolument rien à la première.

Guérir, pour Gomez, ce n’est peut-être pas devenir un chien parfaitement insouciant, courant vers n’importe quel inconnu en remuant la queue et acceptant toutes les situations sans inquiétude. Guérir, c’est peut-être avoir appris qu’ici, personne ne lui fera de mal. C’est pouvoir dormir profondément, avoir ses habitudes, ses plaisirs et même ses petites exigences. C’est vivre avec certaines peurs sans que ces peurs occupent désormais toute son existence.

Et lorsque l’on pense à l’endroit d’où il vient, c’est déjà immense.

Les blessures que personne ne voit

Lorsqu’un chien arrive avec une patte cassée, une plaie ouverte ou un corps décharné, tout le monde comprend immédiatement qu’il faudra du temps pour le soigner. Personne ne s’étonne qu’il ne puisse pas courir trois jours plus tard. Personne ne lui demande pourquoi il boite encore. Les blessures psychologiques sont beaucoup moins visibles et, pour cette raison, nous avons parfois tendance à sous-estimer leur profondeur.

Ses cicatrices sur la peau se sont aujourd’hui refermées. La peur, elle, s’est installée dans les réflexes et est devenue une manière d’anticiper le monde. Le danger a disparu depuis longtemps, mais le cerveau continue parfois à le chercher. C’est aussi pour cela que j’ai du mal avec cette jolie phrase selon laquelle « l’amour guérit tout ». Elle part d’une bonne intention, mais elle fait presque porter à l’animal et à ceux qui l’ont recueilli la responsabilité d’une guérison parfaite qui n’est pas toujours possible.

Non, l’amour ne guérit pas tout. Il ne remonte pas le temps, n’efface pas les coups et ne supprime pas miraculeusement les années pendant lesquelles un animal a appris que l’être humain pouvait être dangereux. Mais il peut accomplir quelque chose de peut-être plus important encore : offrir suffisamment de sécurité pour que le passé ne soit plus toute la vie.

Ce que ses bourreaux lui ont laissé

C’est probablement ce qui me met le plus en colère lorsque je regarde Gomez aujourd’hui. Les personnes qui lui ont fait du mal ont disparu de son existence depuis sept ans, mais certaines conséquences de leurs actes sont toujours là. Elles ont probablement oublié Gomez depuis longtemps. Lui n’a pas eu ce luxe.

C’est une réalité que l’on oublie facilement lorsque l’on parle de maltraitance animale. La cruauté ne s’arrête pas nécessairement lorsque les coups cessent. Elle peut continuer à exister des années plus tard dans un mouvement de recul, une panique incompréhensible, une incapacité à faire confiance ou cette vigilance permanente que l’animal a apprise lorsqu’elle lui permettait peut-être de survivre. Les responsables poursuivent leur vie pendant que le chien doit apprendre à vivre avec ce qu’ils lui ont laissé. Et c’est aussi pour cela que les sanctions dérisoires infligées aux maltraitants me semblent tellement difficiles à comprendre.

Alors non, Gomez n’est pas « réparé »

Après sept ans, j’ai cessé d’attendre que Gomez devienne le chien qu’il aurait peut-être été si personne ne lui avait fait de mal. Cette version de lui n’existera probablement jamais et, surtout, il n’a pas besoin de devenir ce chien imaginaire pour que son histoire soit une réussite. Il n’a pas à nous offrir une guérison spectaculaire en échange de son sauvetage. Il a simplement le droit d’être celui qu’il est aujourd’hui, avec ses progrès extraordinaires, ses limites, ses peurs parfois incompréhensibles et les traces invisibles d’une histoire qu’il est le seul à connaître entièrement.

Lorsque je regarde cette photo, je ne vois donc pas un chien que nous avons «réparé». Je vois un chien que certains êtres humains ont essayé de briser et qui, sept années plus tard, est toujours là. Un chien qui porte encore une partie de ce qu’ils lui ont fait, mais qui connaît désormais autre chose : la sécurité, les promenades, les habitudes, le confort d’une maison et la certitude d’avoir sa place quelque part.

Ses bourreaux lui ont laissé des cicatrices que nous n’avons pas pu effacer.

Mais ils n’ont pas eu le dernier mot.