Il y a les personnes qui nous connaissent au travail. Celles qui nous connaissent en famille. Nos amis. Nos voisins. Ceux qui nous suivent sur les réseaux sociaux et pensent parfois, après quelques centaines de photos, connaître une partie de notre vie.
Et puis il y a notre chien.
Lui possède une version beaucoup moins présentable du dossier.
Il sait à quoi nous ressemblons à sept heures du matin. Il connaît nos vieux vêtements, nos journées où nous n’avons envie de voir personne, nos conversations téléphoniques interminables et cette curieuse habitude que nous avons de lui parler alors qu’il n’a manifestement aucune intention de répondre.
Il nous a vus rire seuls, pleurer, être malades, danser dans la cuisine, nous énerver pour quelque chose d’insignifiant et ouvrir le réfrigérateur trois fois en dix minutes en espérant probablement qu’un nouveau contenu soit apparu entre-temps.
Nos chiens connaissent peut-être la version la moins filtrée de nous-mêmes.
Ils savent avant même que nous parlions
Il suffit parfois de prendre une paire de chaussures pour qu’un chien sache exactement ce qui va se passer.
Celles-ci signifient promenade. Celles-là signifient travail. La valise, en revanche, annonce quelque chose de nettement plus suspect.
Nous avons l’impression de vivre avec eux, mais eux passent une partie considérable de leur existence à nous observer. Ils connaissent nos horaires, nos gestes et nos rituels. Ils savent reconnaître le bruit de notre voiture, notre façon de mettre une veste lorsque nous allons sortir et probablement une quantité de détails dont nous ignorons nous-mêmes l’existence.
Et surtout, ils semblent souvent percevoir nos émotions avant que nous ayons décidé de les montrer.
Vous pouvez expliquer à tout le monde que tout va très bien. Mettre un joli vêtement. Sourire. Répondre « très bien, merci » avec le ton parfaitement adapté.
Votre chien, lui, n’a pas lu le communiqué officiel.
Il vient s’allonger un peu plus près.
Avec eux, nous n’avons rien à prouver
C’est peut-être l’une des choses les plus reposantes dans notre relation avec les animaux : ils se moquent complètement de notre CV.
Votre chien ignore votre fonction professionnelle. Il ne sait pas combien vous gagnez, combien vaut votre maison, combien de personnes vous suivent sur Instagram ou si votre dernier projet a été un succès.
Votre voiture ne l’impressionne que parce qu’elle permet éventuellement d’aller quelque part.
Votre nouvelle paire de chaussures n’a d’intérêt que si elle annonce une promenade.
Et votre promotion professionnelle est nettement moins enthousiasmante que l’apparition d’un morceau de poulet dans la cuisine.
Dans un monde où nous sommes continuellement évalués, comparés et classés, vivre avec un animal constitue une étrange parenthèse. Il ne nous demande pas d’être intéressants. Performants. Drôles. Présentables.
Il nous demande essentiellement d’être là.
Cela paraît peu.
C’est énorme.
Ils assistent aux coulisses de notre existence
Nous montrons généralement aux autres des fragments choisis de notre vie.
Nos chiens, eux, voient les coulisses.
Ils sont là pendant les périodes extraordinaires, évidemment. Les voyages, les déménagements, les grandes décisions, les nouveaux départs. Mais ils sont surtout présents pendant tout ce que personne ne photographie.
Les milliers de matins ordinaires. Les dimanches où il ne se passe rien. Les promenades sous la pluie. Les repas pris rapidement. Les soirées sur le canapé. Les journées heureuses dont nous ne nous rendions même pas compte qu’elles étaient heureuses.
Et c’est peut-être là que se trouve quelque chose d’essentiel.
Parce qu’une vie n’est finalement pas composée uniquement des événements dont nous nous souvenons. Elle est surtout constituée d’une quantité vertigineuse de moments parfaitement banals.
Et pendant une partie de ces moments, ils étaient là.
Ils connaissent plusieurs versions de nous
Un chien qui partage dix ou quinze années de notre existence rencontre parfois plusieurs personnes en une seule.
La personne que nous étions lorsqu’il est arrivé n’est pas nécessairement celle que nous sommes lorsqu’il vieillit.
Entre les deux, nous avons peut-être changé de travail, de maison, de compagnon, de pays ou simplement de façon de voir la vie. Certaines personnes sont entrées dans notre existence. D’autres en sont sorties.
Nous avons peut-être connu des réussites extraordinaires et des périodes beaucoup moins glorieuses.
Et lui a traversé tout cela à côté de nous.
Sans demander d’explications.
C’est assez étrange lorsqu’on y pense : un animal peut devenir l’un des rares êtres vivants à avoir connu plusieurs versions successives de la même personne.
Nous leur racontons des choses que nous ne racontons à personne
Soyons sérieux : combien de personnes parlent à leur chien ?
Probablement énormément.
Et pas uniquement pour lui demander de descendre du canapé.
On raconte notre journée. On commente les informations. On se plaint de quelqu’un. On lui explique qu’on va revenir dans une heure comme s’il avait besoin d’un briefing logistique complet.
Parfois même, on lui pose des questions.
« Tu crois que j’ai raison ? »
Le chien vous regarde.
Excellent interlocuteur.
Aucun jugement, aucune interruption et surtout aucune possibilité de répéter la conversation à quelqu’un d’autre.
Les psychologues parleraient probablement de projection. Les propriétaires de chiens parleront simplement de conversation.
Et quelque part entre les deux se trouve cette relation très particulière dans laquelle nous pouvons être totalement nous-mêmes sans craindre la réaction de celui qui nous écoute.
Et puis, un jour, ils emportent cette version de nous
C’est probablement la partie à laquelle nous préférons ne pas penser.
Les chiens vivent beaucoup moins longtemps que nous.
Lorsqu’ils disparaissent, nous perdons évidemment un animal que nous aimions. Mais peut-être perdons-nous quelque chose d’autre, plus difficile à expliquer.
Une famille, un ami, un enfant, un témoin.
Celui qui était là dans cette maison. Celui qui nous accompagnait à une époque où nous étions plus jeune, différent, insouciant ou au contraire terriblement malheureux.
Les photos restent.
Les souvenirs aussi.
Mais celui qui était réellement présent n’est plus là.
Et c’est peut-être pour cela que la disparition d’un animal peut provoquer une douleur tellement disproportionnée aux yeux de ceux qui n’ont jamais vécu cette relation.
Nous ne pleurons pas seulement celui que nous venons de perdre.
Nous pleurons parfois tout un morceau de notre propre vie dont il était le dernier témoin.
Ils ne font pas partie de notre vie. Ils en connaissent l’histoire.
Nous disons souvent que nos animaux « font partie de la famille ». Peut-être pourrait-on dire autre chose.
Ils sont les gardiens silencieux de notre quotidien.
Ils connaissent la maison lorsqu’elle dort, nos habitudes absurdes, les personnes que nous avons aimées, celles que nous avons cessé de voir, nos départs et nos retours.
Ils savent quand nous sommes heureux sans que nous ayons besoin de l’annoncer.
Et ils savent parfois que nous allons mal alors que nous avons réussi à convaincre tout le monde du contraire.
Ils ne connaissent probablement pas notre vie comme nous la racontons.
Ils connaissent celle que nous vivons réellement.
Et finalement, parmi toutes les personnes qui pensent nous connaître, ce sont peut-être eux qui ont vu la version la plus authentique de nous-mêmes.
Celle qui n’était destinée à personne.
Celle qui n’avait rien à prouver.
Celle qui était simplement à la maison, avec son chien.
