Soyez vous-même. Mais pas trop, quand même

On nous répète à longueur de journée qu’il faut être soi-même. Assumer sa personnalité. Cultiver sa différence. Ne pas se soucier du regard des autres. Les citations inspirantes nous ordonnent de briller, les réseaux sociaux célèbrent l’authenticité et les magazines nous expliquent qu’à partir d’un certain âge, nous devrions enfin nous moquer de ce que pensent les autres.

C’est très joli.

Sauf qu’en pratique, la société adore les gens qui sont eux-mêmes à condition qu’ils ne le soient pas trop.

Soyez original, mais pas excentrique. Ambitieux, mais pas prétentieux. Élégant, mais pas trop apprêté. Ayez de l’argent, mais surtout faites semblant que cela n’a aucune importance. Voyagez, mais pas trop luxueusement.

Et si vous avez la mauvaise idée d’être vraiment différent, préparez-vous à découvrir que la fameuse tolérance à l’individualité possède des limites étonnamment étroites.

La différence est formidable… chez les autres

Nous aimons beaucoup l’idée de la différence. Elle est formidable dans les campagnes publicitaires, très photogénique dans les magazines et absolument délicieuse lorsqu’elle concerne quelqu’un que nous ne côtoyons pas.

Dans la vraie vie, c’est parfois une autre histoire. Arrivez à un dîner légèrement plus habillé que les autres et quelqu’un vous demandera pourquoi vous êtes «sur votre 31». Portez quelque chose de spectaculaire et on vous demandera si « vous osez vraiment sortir comme ça ». Dites que vous adorez passer vos vacances dans de beaux hôtels et vous trouverez rapidement quelqu’un pour vous expliquer que lui, personnellement, préfère « les choses simples ». Merci pour l’information.

Nous sommes extraordinairement doués pour transformer nos propres préférences en normes universelles. Celui qui aime la discrétion considère parfois que l’exubérance est vulgaire. Celui qui aime économiser trouve celui qui dépense superficiel. Celui qui déteste attirer l’attention soupçonne celui qui l’assume de la rechercher désespérément. Pourtant, une préférence personnelle n’est pas une supériorité morale.

Le fameux « moi, je n’oserais jamais »

Il existe une phrase merveilleuse : « Moi, je n’oserais jamais. »

Elle peut être parfaitement innocente. Mais elle peut aussi cacher une petite merveille de jugement passif-agressif. Je n’oserais jamais porter cette robe. Je n’oserais jamais partir seul. Je n’oserais jamais publier cette photo. Je n’oserais jamais changer complètement de vie.

Très bien. Mais pourquoi faudrait-il que l’autre n’ose pas non plus ?

Peut-être que le véritable problème n’est pas ce que certaines personnes osent faire, mais ce que cela renvoie à celles qui n’osent pas. Voir quelqu’un s’affranchir tranquillement d’une règle que l’on s’impose depuis vingt ans peut être inconfortable. Parce que soudain, une question apparaît : cette règle était-elle réellement obligatoire ?

Et si personne ne vous obligeait à être discret ? Et si vous pouviez changer de métier ? Voyager seul ? Dire non ? Acheter quelque chose simplement parce que cela vous plaît ? Ne plus fréquenter certaines personnes ? Vous offrir un hôtel extraordinaire sans rédiger ensuite une dissertation pour expliquer que vous connaissez malgré tout la valeur de l’argent ?

C’est parfois plus facile de critiquer celui qui ose que de se demander pourquoi on s’en empêche.

Surtout, ne donnez pas l’impression d’être trop content de vous

Nous acceptons assez bien la réussite lorsqu’elle est accompagnée d’une quantité suffisante d’excuses.

Vous avez réussi professionnellement ? Précisez immédiatement que vous avez beaucoup travaillé. Vous avez une belle maison ? Expliquez qu’elle nécessitait énormément de travaux. Vous partez dans un hôtel magnifique ? Mentionnez la promotion exceptionnelle. Vous achetez quelque chose de cher ? Faites savoir que vous l’avez depuis quinze ans ou que c’était vraiment une occasion.

Comme si profiter tranquillement de ce que l’on possède était devenu suspect.

La modestie est une qualité charmante. L’obligation de se diminuer pour mettre les autres à l’aise l’est beaucoup moins. Il existe une différence immense entre se croire supérieur aux autres et simplement ne pas avoir honte de ce que l’on aime, de ce que l’on possède ou de ce que l’on a accompli.

Pourtant, nous mélangeons régulièrement les deux.

Les femmes connaissent particulièrement bien le « pas trop »

Soyez belle, mais ne semblez surtout pas trop consciente de l’être. Prenez soin de vous, mais faites comme si cela ne demandait aucun effort. Soyez ambitieuse, mais sympathique. Ayez du caractère, mais ne soyez pas difficile. Vieillissez naturellement, mais pas trop. Faites ce que vous voulez de votre apparence, mais préparez-vous à recevoir l’avis des membres de votre comité esthétique.

Et surtout : ne soyez jamais « trop ».

Trop maquillée. Trop sexy. Trop couverte. Trop maigre. Trop ronde. Trop jeune dans votre tête. Trop extravagante. Trop classique. Trop ambitieuse. Trop indépendante.

Il faudrait presque recevoir un manuel à la naissance précisant le dosage socialement acceptable de chaque trait de personnalité.

Le plus amusant étant qu’en respectant parfaitement toutes ces recommandations contradictoires, vous trouverez malgré tout quelqu’un pour vous reprocher de manquer de personnalité.

Nous prétendons aimer l’authenticité, mais nous préférons souvent la conformité

Être réellement soi-même signifie aussi accepter que certaines personnes vous trouvent trop ambitieux, trop dépensier, trop casanier ou simplement étrange.

Et c’est précisément là que le joli slogan « soyez vous-même » devient intéressant.

Parce qu’être soi-même uniquement lorsque cela plaît à tout le monde n’est pas vraiment être soi-même. C’est simplement avoir trouvé une personnalité qui obtient de bonnes évaluations.

Nous passons une partie considérable de notre existence à essayer de ne pas déranger des personnes qui, pour certaines, n’occupent qu’une place extrêmement secondaire dans notre vie.

Tout cela pour quoi ? Obtenir l’approbation temporaire de quelqu’un dont nous n’aurions probablement jamais demandé l’avis spontanément ?

Être soi-même aura forcément un prix

Plus vous assumez réellement qui vous êtes, plus vous risquez de déplaire.

Et ce n’est pas nécessairement un problème.

Une personnalité entièrement construite pour ne froisser personne finit souvent par ne plus raconter grand-chose. À force d’arrondir tous les angles, on devient parfaitement compatible avec tout le monde et profondément identifiable par tous.

On peut être bienveillant sans être docile. Élégant sans être discret. Ambitieux sans s’excuser. Exubérant sans être ridicule. Heureux sans minimiser son bonheur. Et différent sans devoir fournir un dossier explicatif.

Alors oui : soyez vous-même.

Portez la robe trop colorée. Réservez l’hôtel trop beau. Faites le voyage que certains trouvent inutile. Restez chez vous si c’est ce qui vous rend heureux. Refusez l’invitation qui vous ennuie. Changez d’avis. Prenez de la place. Soyez effacé si vous aimez la discrétion et spectaculaire si vous aimez le grandiose.

Il serait tout de même dommage de passer sa vie à devenir un peu moins soi-même pour être exactement comme les autres.