🇬🇧 This article is also available in English — read it here.
On nous répète à longueur de journée qu’il faut être soi-même. Assumer sa personnalité. Cultiver sa différence. Ne pas se soucier du regard des autres. Les citations inspirantes nous ordonnent de briller, les réseaux sociaux célèbrent l’authenticité et les magazines nous expliquent qu’à partir d’un certain âge, nous devrions enfin nous moquer de ce que pensent les autres.
C’est très joli.
Sauf qu’en pratique, la société adore les gens qui sont eux-mêmes à condition qu’ils ne le soient pas trop.
Soyez original, mais pas excentrique. Ambitieux, mais pas prétentieux. Élégant, mais pas trop apprêté. Ayez de l’argent, mais surtout faites semblant que cela n’a aucune importance. Voyagez, mais pas trop luxueusement.
Et si vous avez la mauvaise idée d’être vraiment différent, préparez-vous à découvrir que la fameuse tolérance à l’individualité possède des limites étonnamment étroites.
La différence est formidable… chez les autres
Nous aimons beaucoup l’idée de la différence. Elle est formidable dans les campagnes publicitaires, très photogénique dans les magazines et absolument délicieuse lorsqu’elle concerne quelqu’un que nous ne côtoyons pas.
Dans la vraie vie, c’est parfois une autre histoire. Arrivez à un dîner légèrement plus habillé que les autres et quelqu’un vous demandera pourquoi vous êtes «sur votre 31». Portez quelque chose de spectaculaire et on vous demandera si « vous osez vraiment sortir comme ça ». Dites que vous adorez passer vos vacances dans de beaux hôtels et vous trouverez rapidement quelqu’un pour vous expliquer que lui, personnellement, préfère « les choses simples ». Merci pour l’information.
Nous sommes extraordinairement doués pour transformer nos propres préférences en normes universelles. Celui qui aime la discrétion considère parfois que l’exubérance est vulgaire. Celui qui aime économiser trouve celui qui dépense superficiel. Celui qui déteste attirer l’attention soupçonne celui qui l’assume de la rechercher désespérément. Pourtant, une préférence personnelle n’est pas une supériorité morale.
Le fameux « moi, je n’oserais jamais »
Il existe une phrase merveilleuse : « Moi, je n’oserais jamais. »
Elle peut être parfaitement innocente. Mais elle peut aussi cacher une petite merveille de jugement passif-agressif. Je n’oserais jamais porter cette robe. Je n’oserais jamais partir seul. Je n’oserais jamais publier cette photo. Je n’oserais jamais changer complètement de vie.
Très bien. Mais pourquoi faudrait-il que l’autre n’ose pas non plus ?
Peut-être que le véritable problème n’est pas ce que certaines personnes osent faire, mais ce que cela renvoie à celles qui n’osent pas. Voir quelqu’un s’affranchir tranquillement d’une règle que l’on s’impose depuis vingt ans peut être inconfortable. Parce que soudain, une question apparaît : cette règle était-elle réellement obligatoire ?
Et si personne ne vous obligeait à être discret ? Et si vous pouviez changer de métier ? Voyager seul ? Dire non ? Acheter quelque chose simplement parce que cela vous plaît ? Ne plus fréquenter certaines personnes ? Vous offrir un hôtel extraordinaire sans rédiger ensuite une dissertation pour expliquer que vous connaissez malgré tout la valeur de l’argent ?
C’est parfois plus facile de critiquer celui qui ose que de se demander pourquoi on s’en empêche.
Surtout, ne donnez pas l’impression d’être trop content de vous
Nous acceptons assez bien la réussite lorsqu’elle est accompagnée d’une quantité suffisante d’excuses.
Vous avez réussi professionnellement ? Précisez immédiatement que vous avez beaucoup travaillé. Vous avez une belle maison ? Expliquez qu’elle nécessitait énormément de travaux. Vous partez dans un hôtel magnifique ? Mentionnez la promotion exceptionnelle. Vous achetez quelque chose de cher ? Faites savoir que vous l’avez depuis quinze ans ou que c’était vraiment une occasion.
Comme si profiter tranquillement de ce que l’on possède était devenu suspect.
La modestie est une qualité charmante. L’obligation de se diminuer pour mettre les autres à l’aise l’est beaucoup moins. Il existe une différence immense entre se croire supérieur aux autres et simplement ne pas avoir honte de ce que l’on aime, de ce que l’on possède ou de ce que l’on a accompli.
Pourtant, nous mélangeons régulièrement les deux.
Les femmes connaissent particulièrement bien le « pas trop »
Soyez belle, mais ne semblez surtout pas trop consciente de l’être. Prenez soin de vous, mais faites comme si cela ne demandait aucun effort. Soyez ambitieuse, mais sympathique. Ayez du caractère, mais ne soyez pas difficile. Vieillissez naturellement, mais pas trop. Faites ce que vous voulez de votre apparence, mais préparez-vous à recevoir l’avis des membres de votre comité esthétique.
Et surtout : ne soyez jamais « trop ».
Trop maquillée. Trop sexy. Trop couverte. Trop maigre. Trop ronde. Trop jeune dans votre tête. Trop extravagante. Trop classique. Trop ambitieuse. Trop indépendante.
Il faudrait presque recevoir un manuel à la naissance précisant le dosage socialement acceptable de chaque trait de personnalité.
Le plus amusant étant qu’en respectant parfaitement toutes ces recommandations contradictoires, vous trouverez malgré tout quelqu’un pour vous reprocher de manquer de personnalité.
Nous prétendons aimer l’authenticité, mais nous préférons souvent la conformité
Être réellement soi-même signifie aussi accepter que certaines personnes vous trouvent trop ambitieux, trop dépensier, trop casanier ou simplement étrange.
Et c’est précisément là que le joli slogan « soyez vous-même » devient intéressant.
Parce qu’être soi-même uniquement lorsque cela plaît à tout le monde n’est pas vraiment être soi-même. C’est simplement avoir trouvé une personnalité qui obtient de bonnes évaluations.
Nous passons une partie considérable de notre existence à essayer de ne pas déranger des personnes qui, pour certaines, n’occupent qu’une place extrêmement secondaire dans notre vie.
Tout cela pour quoi ? Obtenir l’approbation temporaire de quelqu’un dont nous n’aurions probablement jamais demandé l’avis spontanément ?
Être soi-même aura forcément un prix
Plus vous assumez réellement qui vous êtes, plus vous risquez de déplaire.
Et ce n’est pas nécessairement un problème.
Une personnalité entièrement construite pour ne froisser personne finit souvent par ne plus raconter grand-chose. À force d’arrondir tous les angles, on devient parfaitement compatible avec tout le monde et profondément identifiable par tous.
On peut être bienveillant sans être docile. Élégant sans être discret. Ambitieux sans s’excuser. Exubérant sans être ridicule. Heureux sans minimiser son bonheur. Et différent sans devoir fournir un dossier explicatif.
Alors oui : soyez vous-même.
Portez la robe trop colorée. Réservez l’hôtel trop beau. Faites le voyage que certains trouvent inutile. Restez chez vous si c’est ce qui vous rend heureux. Refusez l’invitation qui vous ennuie. Changez d’avis. Prenez de la place. Soyez effacé si vous aimez la discrétion et spectaculaire si vous aimez le grandiose.
Il serait tout de même dommage de passer sa vie à devenir un peu moins soi-même pour être exactement comme les autres.

Be yourself. But not too much
We are constantly being told to be ourselves. To embrace our personality. Celebrate what makes us different. Stop worrying about what other people think. Inspirational quotes tell us to shine, social media celebrates authenticity, and magazines assure us that once we reach a certain age, we should finally stop caring about other people’s opinions.
It all sounds lovely.
Except that, in practice, society adores people who are themselves — provided they are not too much themselves.
Be original, but not eccentric. Ambitious, but not arrogant. Elegant, but not overdressed. Have money, but make absolutely sure you pretend it does not matter. Travel, but preferably not too luxuriously.
And if you make the unfortunate mistake of being genuinely different, prepare to discover that our celebrated tolerance for individuality has surprisingly narrow limits.
Difference is wonderful… in other people
We love the idea of being different. It looks wonderful in advertising campaigns, photographs beautifully in magazines and is absolutely delightful when it concerns someone we do not actually have to deal with.
In real life, things can be rather different. Arrive at dinner slightly more dressed up than everyone else and somebody will ask why you are “so dressed up”. Wear something spectacular and someone will wonder whether you “really dare go out like that”. Say that you love spending your holidays in beautiful hotels and it will not take long before somebody explains that they, personally, prefer “the simple things in life”. Thank you for the information.
We are extraordinarily good at turning our own preferences into universal standards. Someone who values discretion may consider exuberance vulgar. Someone who likes saving money may regard someone who spends it as superficial. Someone who hates attracting attention may suspect anyone comfortable with it of desperately seeking it. Yet a personal preference is not a form of moral superiority.
The famous “I would never dare”
There is a wonderful phrase: “I would never dare.”
It can be perfectly innocent. But it can also conceal a delightful little piece of passive-aggressive judgement. I would never dare wear that dress. I would never dare travel alone. I would never dare post that photograph. I would never dare change my entire life.
Fine. But why should that mean somebody else should not dare either?
Perhaps the real problem is not what some people dare to do, but what their choices reflect back at those who do not. Watching someone casually disregard a rule you have imposed upon yourself for twenty years can be uncomfortable. Because suddenly, an awkward question appears: was that rule ever really compulsory?
What if nobody was actually forcing you to be discreet? What if you could change careers? Travel alone? Say no? Buy something simply because you like it? Stop seeing certain people? Treat yourself to an extraordinary hotel without subsequently writing an essay to prove that you nevertheless understand the value of money?
Sometimes, criticising the person who dares is easier than asking ourselves why we do not.
Above all, never look too pleased with yourself
We are reasonably comfortable with success, provided it comes with a sufficient number of apologies.
You have succeeded professionally? Immediately point out how hard you worked. You have a beautiful house? Explain that it needed an enormous amount of work. You are staying at a magnificent hotel? Mention the exceptional deal you found. You buy something expensive? Make sure everyone knows you have owned the previous one for fifteen years, or that this one was an absolute bargain.
As though simply enjoying what we have had somehow become suspicious.
Modesty is a charming quality. Having to diminish yourself to make other people comfortable is rather less so. There is an enormous difference between believing yourself superior to others and simply refusing to feel ashamed of what you enjoy, what you own or what you have achieved.
And yet, we regularly confuse the two.
Women know the “not too much” rule particularly well
Be beautiful, but never appear too aware of it. Look after yourself, but pretend it takes no effort whatsoever. Be ambitious, but likeable. Have a strong personality, but do not be difficult. Age naturally, but not too naturally. Do whatever you want with your appearance, but be prepared to receive unsolicited opinions from the members of your personal aesthetics committee.
And above all: never be “too much”.
Too much make-up. Too sexy. Too covered up. Too thin. Too curvy. Too young at heart. Too extravagant. Too conventional. Too ambitious. Too independent.
We should almost be issued with a handbook at birth explaining the socially acceptable dosage of every personality trait.
The funniest part is that even if you manage to follow all these contradictory recommendations perfectly, someone will still eventually accuse you of lacking personality.
We claim to love authenticity, but often prefer conformity
Being genuinely yourself also means accepting that some people will find you too ambitious, too extravagant with money, too much of a homebody or simply strange.
And that is precisely where the lovely slogan “be yourself” becomes interesting.
Because being yourself only when everybody approves is not really being yourself. It simply means you have found a personality that gets good reviews.
We spend a considerable part of our lives trying not to upset people who, in some cases, occupy an extraordinarily minor place in them.
And for what? The temporary approval of somebody whose opinion we probably would never have thought to ask for in the first place?
Being yourself will inevitably come at a price
The more genuinely you embrace who you are, the greater the chance that somebody will dislike it.
And that is not necessarily a problem.
A personality built entirely around never offending anyone eventually stops saying very much at all. Smooth away every rough edge and you may become perfectly compatible with everyone — and completely indistinguishable from everyone else.
You can be kind without being compliant. Elegant without being discreet. Ambitious without apologising for it. Exuberant without being ridiculous. Happy without playing down your happiness. And different without having to provide an explanatory dossier.
So yes: be yourself.
Wear the dress that is too colourful. Book the hotel that is too beautiful. Take the trip other people think is unnecessary. Stay at home if that is what makes you happy. Decline the invitation that bores you. Change your mind. Take up space. Be quiet if you love discretion and spectacular if you love grandeur.
It would be rather a shame to spend your entire life becoming a little less yourself simply to become exactly like everyone else.
🇫🇷 Lire la version française
