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Du sud mexicain, je connais les longues plages de sable, les dĂ©licieux tacos, les mariachis, les temples mayas et la tequila. Du nord, je nâavais vu que des reportages sanglants sur les gangs, les cartels de drogue et la police corrompue. Pas de quoi me donner envie de visiter les lieux. Qui ne se souvient pas du film Traffic ou plus rĂ©cemment Sicario ?
Je prĂ©cise, sans vouloir stigmatiser la rĂ©gion, que certains lieux au nord du Mexique sont nettement plus connus pour leur criminalitĂ© que pour leur sens innĂ© de lâaccueil touristique.
Pourtant, jâadore les lieux insolites. Je tiens sans doute de ma mĂšre cette passion pour les enquĂȘtes criminelles irrĂ©solues. LâĂ©nigme des disparues de Juarez mâa toujours intriguĂ©e. JusquâĂ ce jour, je nâai pas eu lâoccasion de mây rendre, et câest peut-ĂȘtre mieux dâailleurs.
Bref, je continue mon histoire. Tout Ă coup ma mĂšre a lâidĂ©e du siĂšcle : « Mais puisque nous ne sommes quâĂ quelques miles de la frontiĂšre mexicaine, pourquoi nous nâirions pas y jeter un Ćil ? »
« Ben tiens, excellente idĂ©e maman, allons donc nous faire trucider joyeusement. Et puis, personne ne sait oĂč on est si jamais on disparaĂźt. On ne retrouvera jamais nos corps. »
« Cela ne peut pas ĂȘtre si terrible tout de mĂȘme. On ne sâenfoncera pas dans le pays. »
Avant de quitter Yuma en Arizona, le conservateur de la prison nous dĂ©conseille San Luis RĂo Colorado. Oui, je sais, cela ne sâinvente pas, certains visitent des jardins fleuris, moi je vais voir un pĂ©nitencier. Deux femmes seules, clairement peu typĂ©es, ne sont pas en sĂ©curitĂ© selon le responsable de la prison. « Il nây a aucune infrastructure sur place et vous ne faites vraiment pas couleur locale. Il nây a rien Ă y voir, sauf quelques boutiques sales. » Jâavais dĂ©jĂ compris que, dans le genre camouflage europĂ©en, on gagnerait un Oscar, mais pour le rĂŽle de la mĂšre mexicaine et de sa fille, on devra prendre quelques cours supplĂ©mentaires.
Inutile de prĂ©ciser quâon rentrait ensuite vers la Californie et que les bagages et lâargent se trouvaient dans le coffre de la voiture, mais ça, vous lâaviez dĂ©jĂ devinĂ© sans doute.
Pourtant, Ă la frontiĂšre mexicaine, câest Ă peine si on nous remarque. Une minute suffit Ă aller de lâautre cĂŽtĂ©. PassĂ© la zone US, les policiers mexicains prennent le relais. Ils ont lâair dâavoir Ă peine vingt ans et sâamusent Ă se mettre mutuellement en joue avec leurs mitraillettes. Lâun dâeux perd son arme qui tombe lourdement sur le sol. Ouf, elle nâa pas tirĂ©. Cela ne semble choquer personne sauf moi !
Nous roulons au hasard pas loin de la frontiĂšre, avant de nous rendre compte quâhormis une jolie petite Ă©glise, lâendroit ne nous inspire pas trop. Dois-je vous dire que le responsable de la prison avait raison et quâil nây avait rien Ă voir ? Mais comme je suis accompagnĂ©e de Madame La Fouine, pas question de faire demi-tour maintenant quâon y est. Autant partir en exploration.
Contre dix dollars pour une mission de haute sĂ©curitĂ©, un vendeur de bracelets en tissu est chargĂ© de garder un Ćil sur la voiture.
Je me sens un peu comme Clint Eastwood entrant dans le saloon. Tous les regards, y compris celui des chiens errants (et peut-ĂȘtre mĂȘme des mouches), sont dirigĂ©s vers nous. Vingt fois on nous a demandĂ© si nous cherchions des mĂ©dicaments, avant que je comprenne enfin quâil sâagissait en rĂ©alitĂ© de drogue.
AprĂšs un Ă©niĂšme refus poli de notre part, un « charmant » individu nous traite de « filles de putes » en espagnol. La tĂȘte de ma mĂšre !! Je la voyais dĂ©jĂ se retourner et gifler violemment le mec, puis le prendre par le col de son tee-shirt et lui sommer dâĂȘtre poli. Il nâallait pas hĂ©siter Ă nous coller une balle dans la tempe. Nos cadavres seraient enterrĂ©s dans le dĂ©sert et personne nâentendrait plus parler de nous, sauf peut-ĂȘtre les Experts Las Vegas en mission spĂ©ciale Mexique. Je ne reverrai plus jamais ma famille, mes chiens, mes amis⊠Adieu vie de rĂȘve⊠Heureusement, elle me murmure avec son ton coincĂ© : « Jâai bien compris ce que ce con a dit ? » « Oui, je le crains. » « Bon, viens on se tire dâici. On va finir par avoir des problĂšmes. » Ouf, le bon sens lâa emportĂ© pour une fois.
Le temps dâacheter au prix fort un bracelet au gardien de notre vĂ©hicule et nous Ă©tions en route vers la frontiĂšre amĂ©ricaine.
Penser que faire le chemin en sens inverse allait ĂȘtre rapide Ă©tait notre deuxiĂšme erreur. La sĂ©curitĂ© entre la frontiĂšre du Mexique et les Ătats-Unis est incroyablement complexe et lente.
Nous avons mis prĂšs de deux heures Ă franchir les quelques mĂštres qui nous sĂ©paraient du territoire amĂ©ricain. Aucun centimĂštre de la voiture ne fut Ă©pargnĂ©. On prĂ©sente dâabord son passeport Ă une camĂ©ra avant dâavoir le droit de rejoindre les douaniers.
Pour quelle raison ĂȘtes-vous au Mexique ? Jâaurais volontiers rĂ©pondu « Parce que ma mĂšre voulait savoir si câĂ©tait dangereux, Monsieur ! »
Pourquoi avez-vous passĂ© si peu de temps au Mexique ? Comment ont-ils fait pour savoir quâon avait traversĂ© peu de temps avant, ils ne nous avaient mĂȘme pas regardĂ©es ? Allez donc essayer dâexpliquer Ă un douanier suspicieux que vous nâĂȘtes pas venues pour acheter de la drogue.
AprĂšs un interrogatoire en rĂšgle, ils ont enfin dĂ©cidĂ© de nous laisser rejoindre lâArizona, non sans nous suivre durant quelques dizaines de miles avec leur vĂ©hicule « Border Patrol » reconnaissable entre mille. Non, nous nâavons pas rendez-vous de lâautre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre avec un baron de la drogue et son escorte armĂ©e. On est juste des touristes un peu dĂ©biles.
Criminalité :
Au moment de notre passage, le chef de la police de San Luis RĂo Colorado, Francisco Vasquez Bustamante, avait Ă©tĂ© abattu, touchĂ© par plusieurs balles.
Quelques annĂ©es plus tĂŽt, un autre chef municipal de la police, Luis Rodriguez Soqui, avait Ă©tĂ© tuĂ©, lâenquĂȘte ayant conclu Ă une attaque dirigĂ©e par un cartel de drogue.
José Antonio Pineda, chef de la police préventive, lui aussi avait été exécuté, ainsi que Jésus Zamora, ayant travaillé précédemment comme bras droit du chef de la police.
Autant cette petite ville frontaliÚre avait été épargnée par les rÚglements de compte jusque-là , autant elle devenait maintenant la scÚne de violences liées aux cartels de drogue.
Le journaliste Benjamin Flores Gonzalez avait fait un reportage sur les narcotrafiquants avant dâĂȘtre lui aussi froidement abattu Ă San Luis RĂo Colorado. Le journaliste accusait certains membres de la police de complicitĂ© dans le vol de plus dâune demi-tonne de cocaĂŻne.
Plus rĂ©cemment, le journaliste Santiago Barroso Alfaro, qui dirigeait le site dâinformation Red 653 et animait une Ă©mission de radio locale, a lui aussi Ă©tĂ© abattu Ă San Luis RĂo Colorado. En mars 2019, un homme sâest prĂ©sentĂ© Ă son domicile et lui a tirĂ© dessus Ă plusieurs reprises. Le journaliste traitait notamment de sujets liĂ©s au narcotrafic et Ă la criminalitĂ© dans cette rĂ©gion frontaliĂšre.
Bref, pas certain que visiter San Luis RĂo Colorado Ă©tait une bonne idĂ©e.
En conclusion, le Mexique câest la fiesta, les cocktails et les plages Ă perte de vue, mais ce sont malheureusement aussi les vies brisĂ©es par les cartels de drogue et la pauvretĂ©.
And then one day, my worst experience in northern Mexico in just 15 minutes
Of southern Mexico, I know the long sandy beaches, delicious tacos, mariachis, Mayan temples and tequila. Of the north, I had only seen bloody reports about gangs, drug cartels and corrupt police. Hardly enough to make me want to visit. Who doesnât remember the film Traffic, or more recently Sicario?
I should point out, without wishing to stigmatise the region, that some places in northern Mexico are far better known for their crime than for their innate sense of tourist hospitality.
Yet I love unusual places. I probably inherited from my mother this passion for unsolved criminal investigations. The mystery of the missing women of Juarez has always intrigued me. To this day, I have never had the opportunity to go there, and perhaps thatâs just as well.
Anyway, back to my story. Suddenly my mother has the idea of the century: âBut since weâre only a few miles from the Mexican border, why donât we go and have a look?â
âOh yes, excellent idea, Mum, letâs go and get ourselves cheerfully murdered. And nobody knows where we are if we disappear. Theyâll never find our bodies.â
âIt canât be that terrible. We wonât go far into the country.â
Before leaving Yuma, Arizona, the prison curator advises us against San Luis RĂo Colorado. Yes, I know, you couldnât make it up: some people visit flower gardens, I go and see a penitentiary. According to the prison official, two women travelling alone and clearly not looking remotely local would not be safe. âThere is no infrastructure there and you really donât blend in. There is nothing to see apart from a few dirty shops.â I had already understood that, in the European camouflage category, weâd win an Oscar, but for the roles of a Mexican mother and daughter, weâd need a few more lessons.
Needless to say, we were then heading back towards California and our luggage and money were in the boot of the car, but you had probably already guessed that.
Yet at the Mexican border, they barely seem to notice us. It takes just a minute to get to the other side. Once past the US zone, the Mexican police take over. They look barely twenty and amuse themselves by pointing their machine guns at one another. One of them drops his weapon and it lands heavily on the ground. Phew, it doesnât fire. Nobody seems shocked except me!
We drive around at random near the border before realising that, apart from a pretty little church, the place doesnât inspire us much. Do I need to tell you that the prison official was right and there was nothing to see? But as Iâm accompanied by Madame La Fouine, thereâs no question of turning back now that weâre here. We might as well explore.
For ten dollars and a high-security mission, a bracelet seller is entrusted with keeping an eye on the car.
I feel a bit like Clint Eastwood walking into the saloon. Every pair of eyes, including those of the stray dogs (and perhaps even the flies), is fixed on us. We are asked about twenty times whether weâre looking for medication, before I finally understand that they actually mean drugs.
After yet another polite refusal from us, a âcharmingâ individual calls us âwhoresâ in Spanish. My motherâs face!! I could already see her turning around and violently slapping the guy, then grabbing him by the collar of his T-shirt and ordering him to be polite. He wouldnât hesitate to put a bullet through our temples. Our bodies would be buried in the desert and nobody would ever hear from us again, except perhaps the CSI Las Vegas team on a special assignment in Mexico. Iâll never see my family, my dogs or my friends again⊠Goodbye dream life⊠Fortunately, she whispers in her uptight tone: âDid I understand correctly what that idiot just said?â âYes, Iâm afraid so.â âRight, come on, letâs get out of here. Weâre going to end up in trouble.â Phew, common sense won for once.
After buying an overpriced bracelet from the guardian of our vehicle, we were on our way back to the American border.
Thinking that the journey in the opposite direction would be quick was our second mistake. Security between the Mexican border and the United States is incredibly complex and slow.
It took us nearly two hours to cross the few metres separating us from American territory. Not a centimetre of the car was spared. First you present your passport to a camera before being allowed to reach the customs officers.
Why are you in Mexico? I would gladly have replied, âBecause my mother wanted to know whether it was dangerous, Sir!â
Why did you spend so little time in Mexico? How did they know we had crossed only a short time earlier when they hadnât even looked at us? Just try explaining to a suspicious customs officer that you havenât come to buy drugs.
After a proper interrogation, they finally decided to let us back into Arizona, but not without following us for several dozen miles in their unmistakable Border Patrol vehicle. No, we donât have an appointment on the other side of the border with a drug baron and his armed escort. Weâre just slightly stupid tourists.
Crime:
At the time of our visit, San Luis RĂo Colorado police chief Francisco Vasquez Bustamante had been shot several times.
A few years earlier, another municipal police chief, Luis Rodriguez Soqui, had been killed, with the investigation concluding that the attack had been ordered by a drug cartel.
JosĂ© Antonio Pineda, head of the preventive police, had also been executed, as had JĂ©sus Zamora, who had previously worked as the police chiefâs right-hand man.
This small border town had once been relatively spared from such settling of scores, but it was now becoming the scene of violence linked to drug cartels.
Journalist Benjamin Flores Gonzalez had reported on drug traffickers before he too was cold-bloodedly shot dead in San Luis RĂo Colorado. The journalist had accused certain members of the police of complicity in the theft of more than half a tonne of cocaine.
More recently, journalist Santiago Barroso Alfaro, who ran the Red 653 news website and hosted a local radio programme, was also shot in San Luis RĂo Colorado. In March 2019, a man came to his home and shot him several times. The journalist covered subjects including drug trafficking and crime in this border region.
In short, Iâm not sure visiting San Luis RĂo Colorado was such a good idea.
In conclusion, Mexico is fiestas, cocktails and endless beaches, but sadly it is also lives shattered by drug cartels and poverty.
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